lundi 22 mars 2010

Les enfants de Cayenne - Cédric Ferrand

L'histoire se situe quelque temps après la première guerre mondiale. Bourdeau, le narrateur, est un proxénète condamné au bagne pour le meurtre d'un bourgeois qui a eu le malheur de maltraiter l'une de ses putains, Nina. Il partage une cellule avec quatre autres futurs bagnards dans les cales d'un navire qui fait route vers Cayenne. En dépit de conditions de voyage abominables, ils arriveront tous les cinq sains et saufs à destination alors que d'autres détenus auront moins de chance. Mais parvenus sur place, une surprise de taille les attend.

Grande première à imagine...erre, j'entreprends la critique d'une nouvelle d'un voisin de blog, Cédric Ferrand aka Hugin, dont tout le monde connait les talents de chroniqueur, talents dont est doté également son co-blogueur Munin. L'exercice n'est pas si facile que l'on croit. La sympathie que j'éprouve pour Cédric qui s'est étoffée au fil des mois de commentaires échangés le disputant à l'honnêteté et la rigueur intellectuelle que je me flatte de tant posséder. Il est temps de le prouver. Cédric nous a demandé d'être francs. Je lui garantis que tout ce qui suit est le reflet de ce que je pense. Sans concession.
Pour tous ceux qui veulent lire le texte de notre (ex ?) ami, vous le trouverez au bout de ce lien.

La qualité qui frappe au premier abord lorsqu'on lit le texte de Cédric c'est, à l'évidence, l'écriture. L'auteur sait admirablement manier la langue. Mais au-delà de ça, le petit plus qu'il à su ajouter et qui propulse littéralement le texte dans une autre dimension c'est l'usage de l'argot. Bourdeau fait partie de cette population dont l'éducation, ou le manque d'éducation, l'empêche de s'exprimer dans la langue d'un Valmont. C'est donc dans celle d'un Gavroche qu'il s'adresse à nous. Il est né du mauvais côté de la langue, si vous me passez l'expression. Et c'est ce qui en fait un candidat idéal pour Cayenne, le bagne menaçant rarement les gens de la Haute.
Pour quelqu'un comme moi qui, sans être un spécialiste de la langue verte, en possède plus que des rudiments, c'est extrêmement jouissif. Je pourrais juste faire un léger reproche à l'auteur. C'est d'avoir mêlé des mots d'un niveau de langue différent. Je m'explique. Certains des noms employés tiennent davantage du langage familier ou enfantin, voire, tout bonnement, du langage ordinaire. J'aurais eu tendance à les bannir de la bouche de Bourdeau. Mais il ne s'agit que d'un défaut mineur relevé par malice par un esprit tatillon. Le mien.
J'aurais, par exemple, remplacé le mot père, qui tient du langage ordinaire et qui avait été remplacé comme il se doit par daron, dans une autre partie du texte, par : vieux ou paternel (1). Sang et chemise par raisiné et limace ou liquette. Quenotte, trop "enfantin" par ratiche.
Mais ne boudons pas notre plaisir, l'utilisation de la langue de la rue est une vraie réussite.
D'aucuns cependant élèveront la voix pour dire que le récit manque de description. J'avoue que cela m'est bien égal. Même si le fait m'a paru, pour une fois, flagrant. Je suis plus souvent étonné qu'à mon tour lorsqu'un critique écrit :" l'auteur utilise trop peu de description."
Le plus souvent, cela me passe largement au-dessus de la tête et je ne me rends compte de rien. Je prends ce que l'auteur me donne. S'il veut me faire partager son univers et qu'il truffe son récit de descriptions d'une précision de peintre, ça me va. Même si, le plus souvent, je substitue sans vergogne, mes images aux siennes. S'il veut que j'utilise mon univers personnel sans rien me décrire, ça me va aussi. En l'occurrence, le récit de Cédric est délibérément tourné vers l'action. Et c'est là l'un des aspects et non le moindre, du plaisir qu'on a à le lire.
Je ne peux en terminer avec l'aspect purement littéraire de la nouvelle sans évoquer la construction, une merveille. Chaque élément du récit est à la bonne taille, à la bonne place.
Reste l'histoire. Et c'est là, à mon avis, que se révèle la partie la moins forte de l'oeuvre. L'originalité n'est pas le trait le plus distinctif des faits qui nous sont racontés. Je ne suis pas un chantre de l'originalité, loin s'en faut. J'ai toujours pensé qu'un récit très original peut s'avérer sans intérêt. Mais choisir un sujet ou un angle peu ou pas traité ajoute un plus indéniable à une histoire. Ici on pourra toutefois saluer la bonne idée qui consiste à avoir choisi comme décor le bagne de Cayenne, délaissé depuis fort longtemps dans notre littérature. Malheureusement, les scènes qui composent le récit se révèlent trop classiques. Chacune sent trop le déjà vu. Même les personnages sont assez stéréotypés. Chacun est une figure connue de la littérature. Mais cela n'empêche d'ailleurs pas notre Bourdeau d'être attachant, à sa manière. Même si son C.V. ne fait pas de lui d'emblée quelqu'un de sympathique, il n'est pas non plus le mauvais garçon qu'on pourrait croire.
Quant à la fin, force m'est d'avouer qu'elle m'a déçu. D'une part parce qu'elle n'en est pas vraiment une et d'autre part parce qu'elle offre à mes yeux ce pour quoi je n'ai qu'une indulgence très limitée : l'invraisemblance. Impossible pour moi d'en dire davantage sans en révéler trop aux potentiels lecteurs. Il faut juste savoir que compte tenu du choix narratif, le récit ne peut se terminer ainsi.

En conclusion, je dirais que Les enfants de Cayenne est une nouvelle qui se lit avec beaucoup de plaisir et très vite, indépendamment de la longueur du texte. Reste qu'une fin plus "solide" aurait contribué à la rendre encore meilleure.
Je ne peux qu'encourager Cédric à nous gratifier d'autres textes du même acabit. N'étant pas un adepte exclusif des genres de l'imaginaire, de même que l'auteur, j'apprécie au moins autant un texte pour ses qualités littéraires que pour la qualité de son histoire. De ce point de vue, ce que fait Cédric me satisfait pleinement.

(1) Je me rend compte, après relecture du texte, que les mots vieux et paternel ont bien été utilisés par la suite. Désolé, Cédric, pour ce reproche sans fondement.
Bon, bah t'avais qu'a trouver un quatrième synonyme en argot. C'est vrai, quoi.

dimanche 7 mars 2010

Rencontres Tangentielles

J'ai conscience de m'y prendre un peu tard, allez, disons même très tard, mais que voulez vous, on ne peut pas tous être organisateur-né.
Or donc, quelques membres du Cercle d'Atuan organisent une seconde rencontre à Paris. Les non-membres du Cercle étant les bienvenus, ces rencontres ont été baptisées les Tangentielles (merci Martlet). Vous trouverez ci-après tout ce qu'il faut savoir :

2ème rencontres Tangentielles
Dimanche 14 mars 2010

14h00
Manège de la place Pierre Emmanuel
Angle rue Pierre Lescot et rue Berger
Station Châtelet - Les Halles
(Sortie Lescot)

ou bien

A partir de 14h45
Le Café Livres
10 rue St Martin, 75004
Station Châtelet
(sortie rue St Martin)

dimanche 28 février 2010

Le Royaume de Tobin, T3 - Lynn Flewelling

Attention ce qui suit révèle une partie de l'intrigue.

Résumé
À la cour d'Orun, Tobin prend conscience de ses devoirs vis-à-vis de son peuple, mais aussi de sa féminité qui, malgré le déguisement que lui a permis la magie, s'affirme de jour en jour et manque de trahir sa vraie personnalité. Bravant l'interdiction du roi, elle forme en cachette des jeunes filles à l'escrime.
Dans les campagnes ravagées par la famine, la résistance s'organise pour mettre fin au régime tyrannique du roi usurpateur et restaurer l'antique dynastie des reines qui redonnerait au royaume gloire et prospérité. L'heure de gloire de Tobin...

Extrait
Tout englué qu'il se trouvait encore sur la bordure de songes ténébreux, Tobin prenait conscience, petit à petit, du fumet qu'exhalait le bouillon de viande et d'une rumeur feutrée de voix indistinctes dans les parages. Trouant le noir à la manière d'un fanal, elles le firent émerger du sommeil. C'était la voix de Nari, ça. Que diable sa nourrice venait-elle fabriquer à Ero ?
Il ouvrit les yeux et se rendit compte avec un soulagement mêlé de perplexité qu'il occupait son ancienne chambre, au manoir. Installé près de la fenêtre ouverte, un brasero diffusait les motifs rougeoyants de son couvercle en cuivre criblé de trous. De la petite veilleuse de chevet émanait une lueur plus vive qui faisait danser plein d'ombres parmi les chevrons du plafond. Les draps du lit fleuraient la lavande et le grand air frais, tout comme la chemise de nuit qu'il portait. La porte était close, mais cela ne l'empêchait pas d'entendre toujours Nari qui bavardait tout bas, dehors, avec quelqu'un.
La cervelle encore engourdie de sommeil, il laissa son regard parcourir la pièce, tout au contentement pour l'instant d'être là, chez lui. Une poignée de ses sculptures en cire trônait sur le rebord de la fenêtre, et les épées d'exercice en bois se dressaient dans l'angle voisin de la porte. Les araignées n'étaient pas restées oisives entre les poutres; le moindre vent coulis faisait doucement ondoyer l'ampleur de leurs toiles, aussi fines qu'une mantille de grande dame.
Un bol se trouvait sur la table qui jouxtait le lit. Et il y avait à côté, prête à servir, une cuillère en corne. La cuillère dont Nari s'était toujours servie pour le faire manger quand il était malade. Je suis malade ?
Et Ero ? se demanda-t-il du fond de sa somnolence, Ero n'avait-elle été rien d'autre qu'un rêve issu de la fièvre ? Et la mort de Père, et la mort de Mère, des cauchemars aussi ? Il souffrait un peu, et le milieu de sa poitrine lui faisait mal, mais il se sentait beaucoup plus affamé que malade. Comme il tendait la main vers le bol, il entr'aperçut quelque chose qui réduisit en miettes ses lubies de réveil vaseux.
Cette vieille horreur de poupée de chiffon gisait bien en évidence sur le coffre à vêtements, de l'autre côté de la chambre. Même de sa place, il distinguait nettement le fil blanc tout neuf qui recousait le flanc défraîchi du fantoche.
Tobin dut se cramponner à l'édredon lorsqu'un raz de marée d'images fragmentaires menaça de la submerger. La dernière chose dont il conservait un souvenir net était qu'il se trouvait allongé sur la paillasse de Lhel, dans le chêne qu'elle avait élu pour demeure au fond des bois dominant le fort. La sorcière ouvrait la poupée d'un coup de canif et lui exhibait de petits morceaux d'os puérils - des os de Frère - jusqu'alors dissimulés dans le rembourrage. Des os dissimulés par Mère lorsqu'elle avait fabriqué cet informe machin. Après quoi Lhel s'était servie non plus de peau mais d'une esquille pour lier de nouveau l'âme de Frère à la sienne à lui.
Tobin glissa dans l'encolure de la chemise de nuit des doigts tout tremblants mais précautionneux pour tâter le point douloureux de son torse. Oui, c'était bien là; une bride étroite de peau saillante qui courait verticalement jusqu'au milieu de son sternum marquait l'endroit où Lhel l'avait recousu comme une liquette déchirée. Il sentait parfaitement l'infime bourrelet des points, mais ça ne saignait pas du tout. Au lieu d'être à vif comme celle que Frère avait sur la poitrine, la plaie était déjà presque cicatrisée. En appuyant légèrement dessus, Tobin découvrit le petit grumeau dur que le fragment d'os faisait sous sa peau. Il était possible de le faire vaguement bouger comme une minuscule dent branlante.
Peau forte, mais os plus fort, avait dit la sorcière.
À force de rentrer son menton, Tobin parvint à regarder, et il s'aperçut que rien ne se voyait, ni le renflement ni les points. Exactement comme auparavant, personne ne pourrait se douter de l'opération qu'elle lui avait fait subir.
Une vague vertigineuse déferla sur lui quand il se ressouvint de l'expression qu'avait le visage de Frère flottant à l'envers juste au-dessus de lui pendant que Lhel faisait son travail. La douleur tordait les traits du fantôme, et des larmes de sang tombaient de ses prunelles noires et de la plaie béante sur sa poitrine.
Morts pas pouvoir souffrir, keesa, lui avait-elle affirmé, mais elle se trompait.
Tobin se repelotonna contre l'oreiller puis attacha son regard désolé sur l'affreuse poupée. Tant d'années passées à la cacher, tant d'années dans la peur, l'angoisse, et tout ça, finalement, pour la retrouver là, étalée au vu de n'importe qui...
Mais comment était-elle arrivée ici ? Alors qu'il l'avait laissée là-bas, le jour où il s'était enfui d'Ero ?
Brusquement affolé sans savoir pourquoi, il faillit se mettre à appeler Nari à grands cris, mais la honte le suffoqua. Il faisait partie des Compagnons royaux, puis il était beaucoup trop vieux pour se montrer en manque de nourrice !
D'ailleurs, quelle réflexion Nari lui ferait-elle à propos de la poupée ? Elle l'avait sûrement vue, pour le coup. Et il ne se rappelait que trop la vision dont Frère l'avait autrefois régalé pour lui montrer comment réagiraient les gens s'ils en découvraient l'existence, avec quelles moues écœurées. Il n'y avait que les filles pour avoir envie de poupées...


Chronique complète à l'issue de la lecture du cycle.

Le Royaume de Tobin, T2 - Lynn Flewelling

Attention ce qui suit révèle une partie de l'intrigue.

Résumé
Habillée en garçon et protégée par un sortilège, Tobin apprend à se battre comme un guerrier. Cependant l'adolescence approche et, un jour, la puberté éclate dans son corps de jeune fille. Comment va-telle affronter la réalité qui se découvre à elle ? Et comment va-telle continuer à la cacher au duc cruel qui, méfiant, la tient sous surveillance ?
Pourtant son destin de grande souveraine est inscrit dans la Prophétie...

Extrait
Les semaines consécutives à l'arrivée de Ki furent des semaines heureuses. Sans rien savoir des propos qu'Iya avait bien pu tenir lors de sa visite à Atyion, Arkoniel eut la bonne surprise de voir Rhius survenir au fort peu de temps après et celle, meilleure encore, de le retrouver presque tel qu'il l'avait connu de par le passé. Non content de promettre qu'il prolongerait son séjour jusqu'en Erasin, pour la fête anniversaire de Tobin, le duc vanta les améliorations apportées à la demeure et, chaque soir, il conviait le jeune magicien à s'associer aux parties qu'il disputait avec son vieil ami Tharin. Car du différend qui l'avait opposé à ce dernier ne subsistait plus non plus la moindre trace, et tous deux se montraient plus que jamais proches l'un de l'autre.
Rhius apprécia également Ki, dont le service à table valut autant d'éloges à Tharin, comme entraîneur, que la bonne tenue de Tobin au maniement de l'arc et de l'épée. Et lorsque ce dernier, le jour de son dixième anniversaire, s'agenouilla dans la grande salle pour demander que son compagnon soit fait son écuyer, le duc exauça d'emblée la requête et permit aux deux gamins de jurer leur foi à Sakor le soir même devant l'autel domestique ; en symbole de ces nouveaux liens, Tobin offrit à Ki comme pendentif à porter au cou le plus délicat de ses chevaux-amulettes sculptés.
Toutes ces marques de bienveillance n'empêchaient cependant pas Rhius de maintenir quelque distance à l'endroit de Ki, ce qui n'allait pas sans mettre un peu mal à l'aise les deux garçons.
Le jour de la fête de Tobin, il avait ainsi fait présent à Ki d'un costume neuf et d'un beau rouan nommé Dragon. Mais il coupa court aux tentatives de remerciements du gosse en déclarant tout sec : "Mon fils doit être accompagné comme il sied."
Or, si Ki, totalement envoûté déjà par Tharin, ne demandait manifestement qu'à se laisser envoûter de même par le père de Tobin, la froideur du duc ne servit qu'à l'intimider davantage et à le paralyser.
Tobin s'en aperçut lui-même et en fut blessé pour son ami.
Seuls à comprendre ce qui motivait le comportement de Rhius, Arkoniel et Nari n'étaient ni l'un ni l'autre en mesure de leur offrir le réconfort de la vérité. Il leur était impossible d'évoquer, même entre eux, le fil d'araignée auquel était attachée l'épée suspendue sur la tête du jeune Ki.

Quelques semaines s'étaient écoulées quand, par un bel après-midi froid, Arkoniel se trouva regarder en compagnie du duc, du haut du parapet, les enfants qui s'amusaient dans la prairie en contrebas.
Tobin s'échinait à retrouver Ki, planqué pour lors dans un creux cerné d'herbes folles et de vagues taillis enneigés. Tout en réussissant l'exploit d'empêcher son haleine fumante de s'élever, Ki finit tout de même par se trahir en heurtant du pied une souche morte de dompte-venin. Encore chargée de ses gousses sèches, la plante éparpilla sous le choc une nuée soyeuse de graines blanches aussi éclatante que des enseignes de bataille.
Rhius se mit à glousser. "Hm, le voilà fait maintenant !"
À cette vue, Tobin fusa effectivement sur son copain, et l'empoignade qui s'ensuivit souleva de nouvelles nuées d'aigrettes floconneuses.
"Lumière divine..., ce Ki est une vraie bénédiction !
- Je le crois moi-même, convint Arkoniel. C'est ahurissant de voir comme ils se sont plu l'un l'autre."
À première vue, il était impossible en effet d'être plus différent que les deux garçons. Autant Tobin se montrait taciturne et sérieux par nature, autant Ki paraissait incapable de tenir en place ou de garder le silence plus de trois minutes d'affilée : jacasser semblait aussi vital pour lui que respirer ; il parlait encore comme un rustre et pouvait déployer des crudités de charretier qui lui auraient déjà valu dix fois le fouet de Nari si Tobin ne s'était fait l'apôtre de l'indulgence ; mais quant au fond de ses propos, l'intelligence, quoique en friche, y brillait la plupart du temps, tandis que ses éventuels manquements à la bienséance verbale s'accompagnaient d'une invariable drôlerie.
Et Arkoniel ne s'y méprenait pas : pour n'avoir pas encore essayé de s'en faire l'émule, Tobin ne s'en glorifiait pas moins du caractère turbulent de Ki. Il rayonnait comme une pleine lune en présence de son jeune aîné, et il se délectait à l'écouter conter les histoires de son innombrable tribu bigarrée. Il n'était pas le seul, d'ailleurs, à s'en montrer friand. Lorsque la maisonnée se regroupait autour du feu, le soir, Ki lui servait plus qu'à son tour d'amuseur en titre, et ses auditeurs ne tardaient guère à se tenir les côtes grâce aux travers et aux mésaventures de ses divers frères et sœurs.
Il possédait aussi un répertoire aussi copieux qu'extravagant de fables et de légendes ingurgitées au foyer de son père ; il y était question de bêtes qui parlaient, de spectres et de royaumes fantastiques où les hommes avaient deux têtes et où les oiseaux perdaient en muant des plumes d'or acérées à point pour que les cupidités s'y tranchent infailliblement les doigts.
Tâchant de s'appuyer sur les conseils d'Iya, Arkoniel fit venir des éditions richement enluminées des contes les plus courants, dans l'espoir qu'elles rendraient plus attrayant pour les deux petits l'apprentissage de la lecture. Tobin n'en finissait pourtant pas de se débattre avec son alphabet, et les secours de Ki se révélaient d'autant plus piètres dans ce domaine qu'il y renâclait lui-même avec l'orgueilleuse imbécillité du gentillâtre provincial qui, n'ayant jamais vu son nom noir sur blanc, se souciait de l'écrire comme d'une guigne. Au lieu de les réprimander, le magicien laissa simplement traîner deux ou trois volumes ouverts sur des illustrations tout spécialement palpitantes, escomptant bien que la curiosité ferait la besogne à sa place. Et c'est seulement l'autre jour qu'il avait fini par surprendre un Ki tout pensif devant le Bestiaire de Gramain. Entretemps, Tobin s'était d'ailleurs paisiblement mis au travail sur une biographie de sa célèbre ancêtre, Ghërilain Première, qu'il avait reçue en présent du duc.
Ki se révéla toutefois un meilleur allié lorsqu'il fut question de magie. Il éprouvait envers celle-ci toute la fascination d'un enfant normal, et son enthousiasme aplanit les voies d'Arkoniel pour entreprendre de soigner les affolements singuliers dont elle affligeait Tobin. Le magicien se contenta de débuter par de petites séances d'illusionnisme et quelques manipulations simplettes. Mais tandis qu'avec sa fougue habituelle Ki se jetait à corps perdu dans ce genre de passe-temps, Tobin persista à réagir de manière aussi peu prévisible. S'il eut l'air charmé par les pierres lumineuses et les copeaux de feu, il se mettait sur la défensive aussitôt qu'Arkoniel suggérait l'idée d'un nouveau voyage visionnaire.


Chronique complète à l'issue de la lecture du cycle.

Le Royaume de Tobin, T1 - Lynn Flewelling

Résumé
Dans le royaume de Skala régi par des reines-guerrières, le prince Érius s'empare du pouvoir et élimine toutes les prétendantes au trône, sauf une, enceinte de jumeaux. À leur naissance, deux mages et une sorcière sacrifient l'enfant mâle et transforment la petite fille en lui donnant l'apparence d'un garçon. C'est le seul moyen d'assurer l'avenir du royaume, désormais ravagé par les épidémies et les famines, menacé par de puissants ennemis.
Élevée comme un garçon, Tobin grandit en ignorant sa nature... et sa véritable destinée.

Extrait
Iya retira le chapeau de paille qui la protégeait en voyage pour s'en éventer, tandis que son cheval s'échinait à grimper le chemin rocailleux d'Afra. Le soleil au zénith flamboyait dans un bleu sans nuages. On n'en était qu'à la première semaine de Gorathin, soit beaucoup trop tôt pour qu'il se montrât si chaud. Tout semblait indiquer que la sécheresse allait durer une saison de plus.
Néanmoins, de la neige scintillait encore là-haut, sur les cimes. De temps à autre, le vent y ébouriffait un plumet blanc qui, se détachant sur le ciel bleu cru, suscitait une illusion cruelle de fraîcheur, alors qu'ici dessous la passe étroite suffoquait, sans la moindre brise pour la rafraîchir. En n'importe quel autre lieu, Iya n'aurait pas manqué d'évoquer un soupçon de vent, mais aucune magie n'avait licence de s'exercer à moins d'une journée de chevauchée d'Afra.
Devant elle, Arkoniel roulait sur sa selle, telle une cigogne hirsute et dégingandée. La sueur trempait tout le long du dos la tunique en lin du jeune magicien que maculait l'équivalent gris d'une semaine de poussière accumulée par les chemins. Jamais il ne se plaignait ; l'unique concession qu'il eût faite à la canicule était d'avoir sacrifié les bribes éparses de barbe noire qu'il cultivait depuis le dernier Erasin, date de ses vingt et un ans.
Pauvre garçon, songea affectueusement Iya ; la peau tout juste rasée se montrait déjà sévèrement rôtie par le soleil.
Du fait que l'Oracle d'Afra, leur destination, se trouvait en plein cœur des montagnes épineuses de Skala, s'y rendre était une épreuve exténuante en toute saison. Ce long pèlerinage, Iya l'avait accompli déjà par deux fois, mais jamais en été.
Les parois de la passe étranglaient à présent le chemin, et des siècles de quémandeurs avaient écorché la roche noire en y traçant leurs patronymes et leurs suppliques à Illior l'Illuminateur. Certains s'étant contentés d'y graver le fin croissant de lune du dieu, celui-ci bordait la route comme autant d'innombrables sourires en biais. Arkoniel y était allé du sien, dans la matinée, pour commémorer sa première visite.
Le cheval d'Iya trébucha, et ce qui motivait le voyage rebondit durement contre sa cuisse. À l'intérieur du sac de cuir usé qu'elle avait suspendu à l'arçon de sa selle se trouvait, minutieusement emmitouflé de linges et de magie, un vilain bol tout de traviole en terre brûlée. Il n'avait rien de remarquable, hormis que pour peu qu'on le laissât à découvert en irradiait une effroyable aura de malignité. Certes, Iya ne s'était pas fait faute, et cent fois pour une, au fil des ans, de se figurer qu'elle le jetait du haut d'une falaise ou dans les flots d'une rivière, mais elle en aurait été aussi incapable, à la vérité, que de se trancher un bras. Elle était le Gardien ; ce que contenait le sac, elle en avait la charge depuis plus d'un siècle.
À moins que l'Oracle ne me dise le contraire. Après s'être noué sur le sommet du crâne ses maigres cheveux grisonnants, elle éventa de nouveau sa nuque en nage.
Arkoniel se retourna sur sa selle pour s'inquiéter d'elle. La sueur emperlait ses boucles noires et rebelles, sous les bords flapis de son couvre-chef.
"Vous avez le visage tout rouge. Nous ferions mieux de nous arrêter de nouveau pour nous reposer.
- Non, nous sommes presque arrivés.
- Dans ce cas, reprenez au moins un peu d'eau. Et remettez donc votre chapeau !
- Tu me donnes le sentiment que je suis vieille. Je n'ai que deux cent trente ans, sais-tu ?
- Deux cent trente-deux", rectifia-t-il avec une grimace pince-sans-rire. C'était un de leurs vieux jeux.
Elle prit un air revêche.
"Attends seulement d'avoir atteint ton troisième âge, mon gars. Tenir le compte, ça devient plus dur."


Bonne surprise que ce Royaume de Tobin. Ou comment renouveler le roman d'apprentissage notamment par l'introduction de la confusion des sexes.
Chronique complète à l'issue de la lecture du cycle.