mercredi 7 juin 2017

Le sonneur - Ed McBain

87ème district : tome 2
Résumé :
Il guettait la jeune femme qui, pour une fois, lui paraissait jolie.
Elle était seule et le sac qu'elle portait en bandoulière sur l'épaule semblait lourd... Le coup rêvé... Il s'avança sans bruit et si vivement qu'elle n'eut pas le temps de crier. Son bras lui encercla la gorge et il l'entraîna dans la ruelle. - Pas un mot! souffla-t-il, tout en la coinçant contre le mur de brique. Son poing partit au même instant, s'écrasa sur la figure de la femme. Ensuite, ce fut un jeu d'enfant de lui arracher son sac...
et de s'incliner gracieusement devant elle en déclarant : - Clifford vous remercie, madame.

Deuxième opus de la série 87ème district. Et c'est toujours aussi bien. Cette fois-ci, l'enquête principale (parce qu'il peut y en avoir plusieurs, c'est la loi du genre), porte sur un agresseur de femmes surnommé Le sonneur, parce qu'il «sonne» les femmes, entendez : il les roue de coups. Alors que le premier roman de la série s'intéressait plus particulièrement à Steve Carella, un inspecteur qui se révélera être le quasi héros de la série, même si elle n'en possède pas réellement un, cette fois-ci, nous suivons l'enquête d'un autre policier, l'agent Kling, un autre personnage tout aussi attachant.
De fait, l'une des particularité de la série, parfaitement assumée, même revendiquée par l'auteur, est que le véritable héros du 87ème district est le... 87ème district. C'est la vie du commissariat tout entier qui intéresse McBain et pas un flic en particulier. Même si plusieurs d'entre eux vont se révéler être des personnages récurrents pour notre plus grand plaisir. 
Et que Kling est attachant. Je l'ai déjà dit, mais je le répète. J'ai trouvé ni plus ni moins que délicieuse son histoire d'amour naissante avec l'un des personnages féminins du récit. Car une fois de plus, l'auteur met en lumière des personnages qui sont habituellement laissés dans l'ombre ou pas montrés sous leur meilleur jours par ses confrères. C'est ainsi que nous allons rencontrer des personnages de femmes très positifs. Bien sûr, de nos jours cela n'a rien d'extraordinaire, mais je rappelle que nous sommes en 1956 et cela prend tout de suite un autre aspect. Nous verrons aussi un inspecteur Juif sympathique et drôle. Toute une humanité en fait pour laquelle McBain a visiblement beaucoup de tendresse, en particulier ceux situés en bas de l'échelle sociale, ceux qui sont montrés du doigt, ceux qui sont mis à l'écart.
Nous allons découvrir aussi une inspectrice qui est appelée à revenir plusieurs fois par la suite et qui fait preuve d'un courage exceptionnel.
Je n'ai pas parlé des dialogues qui sont pourtant l'une des grandes réussites de la série qui a décidément tout pour plaire. En revanche, j'avais déjà eu l'occasion d'évoquer l'humour très présent et en particulier chez Kling qui est définitivement un sacré personnage qu'on espère revoir souvent. Cette saga littéraire a en fait tout d'une série TV actuelle dans laquelle on retrouve, épisode après épisode, les mêmes personnages que l'on voit évoluer au fil du temps.
Encore une fois, c'est un must.

Excellent.
Coup de cœur. 

mardi 6 juin 2017

Du balai - Ed McBain

87ème district : tome 1.
Résumé :
La peur du flic, c'est, comme dit l'autre, le sentiment au monde le mieux partagé.
Et voilà qu'un beau soir, c'est le flic qui prend peur. Il a peur du noir. Il a peur des rues désertes. Il a peur du pas qui, soudain, résonne dans le vide de la rue, de la voix qui le hèle pour demander du feu.
Car le tueur des flics est lâché dans la ville. Il les guette à la nuit, quand ils rentrent chez eux, le travail terminé, et les abats dans le dos.

Je n'avais encore jamais lu d'Ed McBain. Malgré tout, son nom me disait quelque chose. Du moins le croyais-je. Parce que, vérifications faites, je devais bien admettre que je ne connaissais rien de cet auteur. Il est bien le scénariste de Les Oiseaux, mais sous le nom d'Evan Hunter. Donc, finalement, Ed McBain était définitivement un inconnu pour moi. Quelle lacune. Quelle erreur. Voire, quelle faute !
Parce que, pour ne pas entretenir un suspense à deux balles, ce premier opus du 87ème district, j'aime autant vous dire que je l'ai aimé, que dis-je ? adoré. De la première à la dernière ligne. Pourquoi ? Eh bien parce que...
Parce que, déjà, c'est bien écrit. Le style est limpide, facile, agréable, tout ça. Ça se lit vraiment facilement. Ensuite, les personnages. Ah ! Les personnages ! Ils mériteraient une chronique pour eux tout seuls. Ils sont attachants, très attachants même. Ils ont de l'épaisseur et beaucoup d'humanité.
D'humanité, l'auteur n'en manque d'ailleurs visiblement pas non plus. Il n'y a qu'à voir le traitement qu'il réserve à certaines catégories d'américains dont habituellement, on ne faisait pas grand cas (nous sommes fin des années 1950). Je veux parler des minorités, d'une part, comme les Noirs et des femmes, d'autre part, qui étaient cantonnées aux rôles sulfureux dans les polars. Quant on sait qu'il a écrit le roman puis le scénario de Graine de violence, un film avec Sidney Potiers (premier acteur Noir ayant un premier rôle au cinéma), on comprend mieux. L'un des inspecteurs est Noir et ce n'est vraiment pas banal pour l'époque. Quant aux femmes, même si elles restent des "femmes de" et n'ont pas de rôle principal dans l'histoire, elles sont présentées sous un jour beaucoup plus flatteur qu'à l'accoutumée. Ici, pas de veuves fatales (ou pas que), mais surtout des épouses courageuses, intelligentes, sensibles...
Un autre intérêt non négligeable de la série est qu'il s'agit, et c'est à l'époque assez nouveau, de Procédure Policière, un sous-genre des romans policiers qui s'attache essentiellement à présenter les détails du quotidien des forces de police. On voit d'ailleurs, tout au long de ce premier livre, une série de fac-similés de documents officiels. L'effet est ma foi assez plaisant. Et le résultat est, quant à lui, très réaliste. On s'y croirait. L'auteur ayant écrit plus d'une cinquantaine de romans dans le cadre de cette série jusque dans les années 2000, il y a fort à parier que nous verrons évoluer la ville (Isola, ville imaginaire calquée sur New-York), sa police et ses méthodes. J'ai hâte.
Je n'ajouterais à tout cela qu'une seule chose, c'est que ça n'a pas pris une ride malgré les années (plus de 60 ans). Le roman possède plutôt un charme désuet tout ce qu'il y a de plus agréable. Je cherche des défauts, mais n'en trouve pas. C'est très court, mais pour moi c'est une qualité. Et, j'allais oublier, c'est bourré d'humour.
Si vous ne connaissez pas je n'aurais qu'un conseil : foncez !

Excellent.
Coup de cœur.

vendredi 19 mai 2017

Une demi-couronne - Jo Walton

Résumé :
Londres. 1960. Dix ans ont passé depuis l'attentat contre Hitler déjoué par Peter Carmichael. L'homme qui fut un brillant inspecteur de Scotland Yard dirige maintenant le Guet, la redoutable police secrète créée par Mark Normanby pour juguler l'opposition et traquer les Juifs. Il a adopté Elvira Royston, la fille de son ancien adjoint. Alors que la jeune Elvira se forge lentement mais sûrement une conscience politique et découvre avec effroi les coulisses d'une Angleterre vendue au fascisme, de nouveaux mouvements sur l'échiquier politique secouent le pays. Le retour du duc de Windsor, fasciné par Hitler, n'étant pas le moindre. En danger, plus que jamais, Carmichael va être confronté au plus grand défi de son existence. Avec Une demi-couronne, Jo Walton clôt en beauté sa trilogie du Subtil changement (Le Cercle de Farthing, Hamlet au paradis) et nous rappelle que les Justes, aussi, peuvent écrire l'Histoire.

Non. Désolé, mais non. J'avais beaucoup aimé le premier opus de cette trilogie. Un peu moins le deuxième, auquel j'avais pourtant accordé une bonne note, sans doute eu égard au premier. Mais ce troisième ! Non, ça ne passe plus.
D'abord, il ne s'y passe pas grand chose, quand on regarde objectivement. Une jeune femme est soupçonnée d'activités terroriste. Elle est arrêtée, puis relâchée, puis arrêtée de nouveau... c'est à peu près tout. L'histoire est truffée d'invraisemblances aussi grosses que moi et je suis tout sauf maigre. L'intervention de la jeune reine Elizabeth, par exemple, est un sommet du genre. On n'y croit pas une seconde, ou du moins, je n'y crois pas une seconde. Ajoutons à tout cela que les personnages ne sont guère attachants et vous comprenez pourquoi je n'ai pas du tout adhéré à ce dernier ouvrage de la trilogie. Même Carmichael, qui est pourtant le personnage récurrent des trois volets et qui avait pas mal d'épaisseur dans le tout premier, est devenu terne. C'est tout juste si on s'intéresse finalement au sort des uns et des autres.
La fin est à la fois assez peu vraisemblable et bâclée. Comme si l'auteur n'avait plus d'idée et qu'il lui fallait conclure à tout prix. C'est, de plus, une véritable incursion dans le monde des bisounours, ce qui ne laisse jamais de m'agacer.
Ce que je vais dire est assez terrible, mais au regard des sentiments pour le moins mitigés que m'inspirent les deux derniers titres de la série, je me demande si l'ensemble n'a pas été tout bonnement surestimé. J'en viens même à me demander si l’enthousiasme général n'a pas influencé mon appréciation du premier titre. En dépit de ma vigilance, de ma prudence, ceci m'arrive parfois. Comme quoi, il ne faudrait peut-être jamais lire d'avis sur les ouvrages que l'on s’apprête à lire.   
Peut-être ne devriez-vous pas lire le mien.
Quoi qu'il en soit, je crois que l'on peut s'arrêter au premier volet qui, comme les autres, peut se lire de façon isolée.
Une grosse déception.

Moyen

jeudi 18 mai 2017

Isolation - Greg Egan

Résumé :
Nick Stavrianos est détective privé. En tant qu'ancien flic il possède des capacités physiques et mentales accrues grâce aux nods, des nanoprogrammes implantés dans son cerveau, qui modifient le champ de sa conscience. Engagé par un commanditaire inconnu, il est chargé d'enquêter sur la mystérieuse disparition d'une autiste dans un hôpital. Étrange coïncidence, cette femme est née l'année où la bulle, mystérieux champ qui sépare la Terre du reste de l'univers, est apparue. Y a-t-il un rapport entre ces deux événements ? A-t-elle été enlevée par une mégacorporation responsable de sa maladie ou par les Enfants de l'Abîme, ces jeunes sectaires qui prêchent l'apocalypse annoncée par la Bulle. Dans ce roman construit en deux parties, Egan met en scène une enquête pleine de rebondissements avant de passer à un thriller plus introspectif qui se termine de manière totalement "hallucinée". Cet étonnant représentant de la SF australienne manipule aussi bien les ficelles du roman policier que la physique quantique et les questionnements sur la réalité chers à P K Dick.

J'avais déjà fait une tentative d'incursion dans l'univers de Greg Egan sans succès. Il s'agissait d'un recueil de nouvelles dont le titre m'échappe et dont le propos m'avait alors paru si incompréhensible que j'abandonnai au premier récit. Mais comme j'aime bien donner une seconde chance aux gens, je décidai de tenter une nouvelle expérience avec ce roman.
Au début, tout était parfait. Le style était clair et je comprenais non seulement tous les mots mais aussi toutes les phrases, l'un ne conduisant pas forcément à l'autre. De plus, le récit s'avérait très prenant et j'avoue que ce mélange, réussi, de polar et de science-fiction avait tout pour me plaire. Puis, le ton change.
Et là, c'est le drame... Greg Egan, comme s'il ne pouvait s'en empêcher, introduit dans son récit l'un des concepts les plus difficiles à comprendre pour un néophyte, donc à mon avis 99 % de ses éventuels lecteurs, je veux parler de la physique quantique. Il s'agit là d'un domaine de la physique non pas tant complexe (un peu quand même) que contre-intuitif. Moi-même, bien qu'ayant parcouru quelques ouvrages abordant le sujet, j'avoue n'avoir pas compris tout ce que me disait l'auteur. Je n'ose imaginer la difficulté pour quelqu'un sans une once de connaissance dans le domaine. Pour paraphraser le génial physicien Bohr : si vous avez compris la physique quantique, c'est qu'on vous l'a mal expliquée.
Maintenant, pour être tout à fait honnête, lorsqu'on a à peu près compris où Egan veut en venir, après un bon mal de crâne, l'idée développée est assez séduisante si ce n'est très réaliste (autant que je puisse en juger compte tenu de mon faible bagage). Je veux bien tenter de vous expliquer ce que j'ai compris mais, si vous lisez la suite de ce paragraphe, c'est à vos risques et périls. En mécanique quantique, donc dans le monde de l'infiniment petit, c'est à dire l'atome, en gros, il est admis qu'il est impossible de déterminer la position d'un électron à un instant donné. Tout juste existe-t-il une probabilité qu'il soit à tel endroit plutôt qu'à tel autre. Pour ce qu'on en sait, l'électron peut même se trouver à des millions d'endroits en même temps. En revanche, dès que l'on observe la position de l'électron, toutes les possibilités de présence en tel ou tel endroit sont en quelque sorte annihilées, à l'exception d'une seule. C'est ce qu'on appelle la réduction du paquet d'onde ou l'effondrement quantique.
Ça va ? Vous êtes toujours là ? Greg Egan extrapole cette particularité et imagine un être humain capable d'extraire d'une multitudes de possibilités la seule qui l'intéresse. Autrement dit, entre des milliards de futurs possibles, il s'arrange pour ne faire exister que celui qu'il souhaite. C'est un peu comme si, achetant un billet de loterie il laisse "vivre" des millions de copies de lui-même ayant acheté un billet perdant jusqu'au moment des résultats où il ne permettrait de rester qu'à celui qui aurait acheté le billet gagnant. Anéantissant du même coup tous les autres. C'est sympa, mais appliquer au monde macroscopique les réalités du monde microscopique sont tout simplement utopistes. Mais admettons.
En revanche, j'ai plutôt bien aimé son idée des mods qui sont des modifications neurales permettant d'améliorer considérablement les facultés du cerveau. Le héros, en bon détective, en est truffé. J'aime l'humour avec lequel il cite les noms et fonctions de ses différents mods sans omettre d'en indiquer le fabricant et le prix. On ne sait jamais.
Voilà ! Un bon roman sans nul doute mais que vient gâcher cette manie (plutôt anglo-saxonne) de rendre le propos inintelligible pour qui n'a pas bac + 12 dans une filière scientifique. Désolé, mais cela ne laisse pas de m'agacer à chaque fois.
Pour ceux qui souhaitent (essayer de) comprendre la physique quantique, je ne saurais trop vous conseiller l'excellent ouvrage La physique quantique (enfin) expliquée simplement de Vincent Rollet.

Bon

dimanche 9 avril 2017

Babylone - Yasmina Reza

Résumé :
« Tout le monde riait. Les Manoscrivi riaient. C'est l'image d'eux qui est restée. Jean-Lino, en chemise parme, avec ses nouvelles lunettes jaunes semi-rondes, debout derrière le canapé, empourpré par le champagne ou par l'excitation d'être en société, toutes dents exposées. Lydie, assise en dessous, jupe déployée de part et d'autre, visage penché vers la gauche et riant aux éclats. Riant sans doute du dernier rire de sa vie. Un rire que je scrute à l'infini. Un rire sans malice, sans coquetterie, que j'entends encore résonner avec son fond bêta, un rire que rien ne menace, qui ne devine rien, ne sait rien. Nous ne sommes pas prévenus de l'irrémédiable. »

Prenez un soupçon de vie de gens ordinaires. Ajoutez-y une pincée de polar. Faites revenir dans une belle langue et vous obtenez Babylone.
L'histoire est toute simple, vraiment simple, mais doit-on rendre une histoire complexe pour écrire un bon roman ? Pour moi la réponse est définitivement non. D'autant que je suis de ceux qui privilégient la peinture réussie de personnages intéressants, voire attachants et qui sonnent juste à une histoire aux nombreuses ramifications mais peuplée d'individus qui ressemblent à des caricatures, auxquels on ne s'identifie pas et dont le destin nous laisse totalement indifférent.
Donc, ici, nous avons quatre, cinq personnages. Ce n'est pas une foule, mais c'est entièrement suffisant. Après tout, dans Robinson Crusoé, les protagonistes ne sont pas pléthore non plus. N'est-ce pas ?
Un immeuble parisien. Nous avons donc Jean-Lino, qui habite au cinquième. C'est un homme d'une soixantaine d'années, petit-fils d'immigrés juifs italiens, doux et discret et qui a la phobie des lieux clos. Lydie, sa seconde femme, est un «genre de thérapeute», dont l'une des passions est le chant, qu'elle exerce, de temps à autre, dans quelques bars ou petits cabarets. Elle a un petit-fils, Rémi, qui loge fréquemment chez sa grand-mère. Il y a Pierre, le mari de la narratrice. Il est gai, facile à vivre, pas bavard et tendre. Enfin, il y a Élisabeth, la narratrice. Elle a soixante ans passés et Pierre et elle habitent au quatrième. Elle est ingénieur brevets à l'Institut Pasteur.
L'histoire que nous raconte Élisabeth est toute simple, comme je l'ai indiqué, et tourne essentiellement autour de ses voisins Jean-Lino et Lydie et autour de Pierre et elle-même. La manière qu'elle a de nous raconter le tout est très proche du mode oral. Non pas tant par le style, qui reste littéraire, encore que tout ce qu'il y a de plus accessible et agréable, mais par sa façon de passer d'un sujet à l'autre, exactement comme dans ces conversations à bâtons rompus.
C'est à mon sens la marque de fabrique du récit. Du moins jusqu'au drame, où la narration devient plus linéaire. Enfin, pas trop longtemps quand même, Élisabeth nous gratifiant de loin en loin de quelques flash-back
 Un petit moment intéressant de la vie d'un immeuble, quelques jours, voire quelques heures.

Très bon. 

Aveu de faiblesses - Frédéric Viguier

Résumé :
« Je suis laid, depuis le début. On me dit que je ressemble à ma mère, qu’on a le même nez. Mais ma mère, je la trouve belle. »
Ressources inhumaines, critique implacable de notre société, a imposé le ton froid et cruel de Frédéric Viguier dont le premier roman se faisait l’écho d’une « humanité déshumanisée ». On retrouve son univers glaçant et sombre, qui emprunte tout à la fois au cinéma radical de Bruno Dumont et au roman social. Mais au drame d’un bourg désindustrialisé du nord de la France, Frédéric Viguier ajoute le suspense d’un roman noir. Dès lors, l’histoire d’Yvan, un adolescent moqué pour sa laideur et sa différence, accusé du meurtre de son petit voisin, prend une tournure inattendue. 

Ce second roman de Frédéric Viguier est une sorte de roman noir social. Roman noir parce qu'on y suit le calvaire d'Yvan, un jeune homme accusé de meurtre et social parce que l'auteur nous ramène constamment à la description de ce petit village du nord, aux quartiers bien séparés. Et même physiquement séparés. Les riches d'un côté, les pauvres de l'autre.
Yvan habite non seulement le village, proprement dit, c'est à dire le côté des humbles, mais en plus il est, si on en croit sa propre description : gros, laid, sans amis. Inutile de dire que lorsqu'il est suspecté du meurtre de l'un de ses petits voisins puis arrêté, on ne peut s'empêcher de penser que le sort s'acharne sur lui.
Lorsqu'on est, comme moi, viscéralement opposé à toute forme d'injustice, on s'indigne très vite de l'attitude inhumaine de la machine policière et judiciaire, jusqu'à en avoir quasiment des douleurs abdominales (bon, j'exagère peut-être un peu). Que ce soit le policier qui voit en Yvan le suspect idéal et qui n'aura de cesse d'obtenir ses aveux, le juge qui est trop content de se voir amener un coupable sur un plateau, l'avocat qui ne croit même pas à l'innocence de son client et Yvan lui-même, par son apathie, sa naïveté, tout contribue à l'incarcération du garçon. 
Une incarcération qui ne se passe pas si mal, tout compte fait, Frédéric Viguier n'ayant pas jugé nécessaire de charger une administration qui est déjà la cible de bon nombre d'auteurs. Mais comme le disait si bien ma prof de philo, visiteuse de prison, même avec tout le confort imaginable (confort relatif, s'entend) le pire dans la prison reste, bien évidemment, l'enfermement, l'absence de liberté de mouvement. En tout cas, pour Yvan, garçon peu exigeant, tout se passe au mieux.
S'ensuivront quelques rebondissements bien vus et ce, jusqu'à la toute dernière ligne qui nous délivre une fin, somme toute prévisible, mais pas mal décoiffante quand même.
Le tout est écrit dans un style extrêmement agréable à lire et les pages défilent à un rythme endiablé. Le roman est court, ce qui fait une raison supplémentaire, s'il en fallait une, pour le lire séance tenante. Et pendant que vous lisez celui-ci, moi j'attaque le premier : Ressources inhumaines. Parce que quand on tient un tel auteur, on ne le lâche pas.

Excellent.

dimanche 2 avril 2017

Jenny - Fabrice Colin

Résumé :
Cayucos, Californie. Dans une villa au bord du Pacifique, un homme désespéré remplit un cahier noir. Dans sa cave, ligotée, une femme obèse, à peine consciente. Avant de la tuer, l’homme veut raconter son histoire.
Quelques mois plus tôt… Un an après la disparition de sa femme, le chroniqueur Bradley Hayden est détruit. Il s’étourdit dans des liaisons sans lendemain via un site de rencontres. Un jour se présente une femme qui ne correspond en rien à la description qu’elle a faite d’elle. Jenny, 300 livres, QI redoutable, lui montre une vidéo de son épouse. April est en vie. Obéis-moi en tout, et elle le restera.
Dès lors, Bradley est contraint de suivre Jenny dans une épopée meurtrière.
Traqués par la police, ils sillonnent le pays, tandis que Ron, le détective privé aux méthodes zen peu conventionnelles, tente de retrouver April.
Pourquoi Jenny tue-t-elle ? A-t-elle choisi April au hasard ? Bradley pourra-t-il retrouver sa femme à temps ?
Entre passé et présent, scandales politiques et cavale meurtrière, déserts brûlants et cités labyrinthiques, un terrible compte à rebours est enclenché, aux portes de la folie.

En cette époque où la mode est (de plus en plus) au thriller, chaque écrivaillon se sentant investit du devoir d'apporter sa pierre, souvent branlante, à l'édifice, cela fait un bien fou de lire, dans le genre, un «véritable» auteur. Je le sais (qu'il est un vrai auteur), depuis la trilogie Winterheim ou À vos souhaits ou Vengeance, autant de livres que je devrais relire pour vous en parler. Mais c'est une autre histoire.
Le genre dans lequel je connaissais l'auteur était la fantasy. Je n'avais encore jamais lu un thriller issu de sa plume, mais je n'étais pas inquiet.
D'abord, qu'est-ce que c'est bien écrit ! Et s'agissant d'un auteur français, on ne peut suspecter un traducteur talentueux d'avoir amélioré le style. Et qu'est-ce que c'est intelligent ! D'aucuns, grognons, diront peut-être que tout n'est pas immédiatement compréhensible... ni après coup non plus, d'ailleurs. Je ne le nie pas. Mais le narrateur n'étant lui-même plus très sûr de ses souvenirs, ni de leur réalité, le récit se trouve empreint d'une certaine confusion tout à fait justifiée.
Un petit bémol dans toutes ces louanges, c'est que le personnage de Jenny, qui a tout de même donné son nom au titre même de l'ouvrage, est moins présent que je ne l'aurais pensé-voulu-souhaité. Mais qu'importe, l'ensemble est une vraie réussite et Fabrice Colin arriverait à nous faire croire qu'il est né et a toujours vécu aux États-Unis. C'est fort. Très fort.

Très bon.

Cet été là - Lee Martin

Résumé :
Tout ce qu'on a su de cette soirée-là, c'est que Katie Mackey, 9 ans, était partie à la bibliothèque pour rendre des livres et qu'elle n'était pas rentrée chez elle. Puis peu à peu cette disparition a bouleversé la vie bien tranquille de cette petite ville de l'Indiana, elle a fait la une des journaux nationaux, la police a mené l'enquête, recueilli des dizaines de témoignages, mais personne n'a jamais su ce qui était arrivé à Kathy.
Que s'est-il réellement passé cet été là ?
Trente ans après, quelques-uns des protagonistes se souviennent.
Le frère de Katie, son professeur, la veuve d'un homme soupçonné du kidnapping, quelques voisins, tous prennent la parole, évoquent leurs souvenirs. Des secrets émergent, les langues se délient.
Qui a dit la vérité, qui a menti, et aujourd'hui encore, qui manipule qui ? 

Cet été là, c'est l'histoire d'un drame. D'un drame épouvantable. Sans doute le plus épouvantable des drames. La disparition d'une fillette. Autour de ce fait divers, l'auteur nous raconte un été caniculaire dans une petite ville des États-Unis, au travers du témoignage de plusieurs des protagonistes.
Ce roman est un roman sur la culpabilité, le mensonge, la dissimulation, les différences de classe sociale. C'est un portrait réussi d'une petite ville des États-Unis et de ses habitants, un genre romanesque dont beaucoup d'auteurs américains se sont fait les champions. J'ai toujours beaucoup de plaisir à voir vivre sous la plume d'un bon auteur ces microcosmes passionnants. 
Et de bon auteur, Lee Martin en est un, assurément. Son style est agréable et ses personnages particulièrement fouillés. Quant à l'histoire, elle nous est livrée de façon parcellaire, sous forme d'un puzzle que nous tentons de reconstituer, chacun des personnages s'exprimant tour à tour et nous livrant sa version des faits. La reconstitution est d'autant plus difficile (et c'est bien là l'intérêt de la chose), que les pièces qui nous sont fournis sont parfois minuscules, voire insignifiantes, ou bien fausses et ne rentrant pas à leur emplacement, les mensonges étant nombreux. Les allers-retours dans le temps  sont fréquents. Enfin, certaines pièces ont un contour flou, les faits remontant à plus de trente ans et les protagonistes ayant à faire des efforts de mémoire.
Nous sommes donc tenus en haleine du début à la fin. Une fin dont le lecteur sent bien très vite qu'elle ne sera pas heureuse. Dès lors, ce qu'on attend du dénouement, c'est qu'il nous apporte les réponses à toutes les questions que nous nous posons.
Paradoxalement, les amateurs de thriller pourront être déçus le livre ne rentrant finalement pas forcément dans cette catégorie. D'abord parce qu'il est bien écrit et que ce n'est pas toujours le cas des thrillers qui sont devenus en quelques années le nouveau genre à la mode et que tout le monde veut s'y essayer; ensuite parce que je le vois plutôt comme une magnifique étude d'un groupe humain.
Quoi qu'il en soit, Lee Martin est, selon moi, un auteur à suivre. Incontestablement.

Excellent. Coup de cœur
 

samedi 1 avril 2017

Sa Majesté des Mouches - William Golding

Résumé :
Soit un groupe d'enfants, de six à treize ans, que l'on isole sur une île déserte. Qu'advient-il d'eux après quelques mois? William Golding tente l'expérience. Après les excitantes excursions et parties de baignade, il faut s'organiser pour survivre. C'est au moins la réflexion de Ralph, celui qui fut élu chef au temps heureux des commencements, et du fidèle Piggy. Mais c'est ce que refusent de comprendre Jack, le second aspirant au "trône", et les siens. Cette première division clanique n'est pas loin de reproduire un schéma social ancestral. S'ensuivent des comportements qui boudent peu à peu la civilisation et à travers lesquels les rituels immémoriaux le disputent à une sauvagerie d'une violence sans limite. 

Je n'avais pas encore lu ce grand classique. La lacune est désormais comblée. Décidément, il va falloir que je copie ces deux phrases, ou leurs petites sœurs, quelque part et que j'en fasse des copié/collé tant je les utilise. En même temps, quand on aime lire et qu'on n'a qu'une seule vie, comme la plupart des gens (je ne connais pas d'exception, mais allez savoir), on se retrouve souvent dans cette situation de ne lire que tardivement ce que d'aucuns ont déjà lu, voire relu, depuis longtemps. Mais il faut bien une première fois. Passons.
Le roman est classé en littérature jeunesse. Disons-le tout de suite, il est parfaitement lisible pour un adulte. La violence de certaines situations pourraient même le destiner à des lecteurs avertis. Mais rien de gore, rassurez-vous. En définitive, tous les lecteurs, quel que soit leur âge, y trouvent leur compte.
Le style est agréable et le texte se dévore littéralement. Je n'aurais qu'un petit reproche à faire aux dialogues qui sont parfois malaisés à suivre. Les enfants (puisqu'il n'y a que des enfants dans l'histoire) ont souvent des répliques qui semblent sans rapport avec ce que leur interlocuteur vient de leur dire. C'est parfois déroutant. Mais c'est peut-être une façon pour l'auteur de nous indiquer que chacun est perdu dans ses propres pensées et n'écoute pas vraiment ce qu'on lui dit. Peut-être.
Les efforts faits par le groupe pour s'organiser et survivre sont intéressants à suivre même si l'auteur ne montre absolument aucun optimisme. Le lutte entre les «raisonnables» et les «sauvages» tourne vite à l'avantage des seconds qui deviennent de plus en plus nombreux au fur et à mesure que le temps passe.
Les premiers sont représentés essentiellement par Ralph et Piggy (Porcinet). Ralph devient vite le chef du groupe et symbolise la démocratie, les règles. Piggy symbolise le savoir mais il est gros, myope et asthmatique, trois caractéristiques qui le font mépriser par le reste des enfants, malgré son intelligence supérieure. De l'autre côté il y a  Jack, ex chef de la maîtrise du collège et qui devient chef des chasseurs. Il symbolise le guerrier et accessoirement, le brutalité et la violence.
Très vite, donc, la raison et le bon sens vont devoir s'incliner devant l'envie de s'amuser qui anime de plus en plus d'enfants, qui vont préférer n'écouter que leur instinct quitte à réduire à néant les chances d'être retrouvés et secourus.
J'ai peur d'être assez proche de l'idée que Golding se fait de l'humanité. Livrés à eux-même et sans les garde-fous de la société, les humains, et particulièrement les plus jeunes, sont probablement plus enclins à ne suivre que la loi du plus fort, quitte à mettre le groupe tout entier en danger.
Laissez dans une société de la place pour les peurs, les superstitions, la haine et nul doute que ces maux la submergent rapidement et la rendent incapable de protéger les plus faibles, les plus vulnérables et au final, de se protéger elle-même.

Très bon. 

samedi 25 mars 2017

Le Bureau des Jardins et des Étangs - Didier Decoin

Résumé :
Japon, aux alentours de l'an Mil, Shimae, un village paysan sur les bords de la rivière Kusagawa. Cet humble village a un talent : celui d'abriter le pêcheur Katsuro, virtuose dans l'art d'attraper et de transporter des carpes de grande valeur vers la ville impériale d'Heiankyo, la cité de tous les raffinements, de tous les plaisirs, et surtout la ville où se trouve le bureau des jardins et des étangs. À la mort de katsuro, qui se noie dans la rivière, qui parmi les villageois va pouvoir prendre sa suite ? Poser sur son dos le lourd fardeau des nacelles d'osier où tournoient les carpes boueuses et, en équilibre, marcher jusqu'à l'épuisement, traverser tous les dangers jusqu'à la capitale ? Qui ? Sinon la veuve de Katsuro, la ravissante, l'effarouchée, la délicate Miyuki. Mais sera-t-elle capable d'une tâche pareille ?

Je n'avais jamais encore lu de Didier Decoin. Voilà qui est fait. Et bien fait. Ce roman a été un plaisir de lecture du début à la fin. Il faut dire que l'auteur s'y entend pour nous projeter dans un japon médiéval plus vrai que nature. Dans une langue magnifique il parviendrait presque, voire parvient tout court à nous faire croire que son livre est l’œuvre d'un brillant écrivain japonais.
Sa connaissance du pays comme de l'époque est indéniable et le récit est parsemé de détails érudits sans jamais être lourd. Ajoutez à cela un magnifique portrait de femme et celui d'une société aux coutumes mystérieuses et étranges pour nos yeux d’occidentaux et vous obtenez  un très beau roman qui vous emmène loin, très loin, dans l'espace et le temps.

Très bon.

dimanche 19 février 2017

Prendre les loups pour des chiens - Hervé Le Corre

Résumé :
Franck, environ 25 ans, sort de prison après un braquage commis en compagnie de son frère aîné. Il est accueilli par une famille toxique : le père, fourbe, retape des voitures volées pour des collectionneurs, la mère, hostile et pleine d'amertume, la fille Jessica, violente, névrosée, animée de pulsions sexuelles dévorantes et sa fille, la petite Rachel, mutique, solitaire et mystérieuse, qui se livre à ses jeux d'enfant. Nous sommes dans le sud de la Gironde, dans un pays de forêts sombres et denses, avec des milliers de pins qui s'étendent à perte de vue, seulement ponctués par des palombières. Dans la moiteur, la méfiance et le silence, un drame va se jouer entre ces êtres désaxés. 

D'Hervé Le Corre je n'avais lu que le très bon L'homme aux lèvres de saphir. Mais cette dernière lecture ne m'avait pas préparé à ce que j'allais découvrir, tant le propos est différent. Si nous restons en France, nous changeons de région, passant de Paris à l'Aquitaine. Nous changeons d'époque, passant de 1870 à nos jours. Nous passons enfin d'une enquête criminelle à un épisode plutôt noir de la vie d'un jeune délinquant.
L'histoire, qui se déroule sur quelques jours, est celle de Franck, un jeune braqueur qui sort juste de prison où il a purgé, seul, une peine pour un braquage qu'il a réalisé avec son frère aîné, Fabien. 
La famille qui l'accueille n'est pas, loin s'en faut, de celle dont on rêve pour renouer avec la société lorsqu'on sort de prison. Franck va vite s'apercevoir qu'il n'est pas le bienvenu. De plus, il va se retrouver mêlé à des évènements qui le dépassent. Parce qu'il faut bien le dire, Franck n'a rien d'un truand endurci. Il n'est pas particulièrement courageux, il ne sait pas se battre, il répugne à faire du mal même à ses pires ennemis. Il va même jusqu'à s'enticher d'une petite fille. C'est un tendre, en vérité, qui a seulement mal tourné.
C'est ce qui le rend particulièrement attachant. D'autant qu'à l'exception de Rachel, la gamine qu'il a prise en affection, aucun autre personnage ne suscite notre empathie. Ils sont tous, au choix, méchants, dangereux, dingues, violents, voire tout ça à la fois.
Le récit est mené dans un style fort agréable et très visuel, voire cinématographique. Un seul exemple, quand il décrit la mère, faisant la vaisselle, la clope au coin des lèvres et l’œil fermé à cause de la fumée, on y est, on la voit.
Le rythme est soutenu, l'histoire prenante, les personnages bien campés. Bref, une réussite à tous les niveaux.
Hervé Le Corre est décidément un auteur à suivre.

Excellent. 

jeudi 16 février 2017

Au bonheur des ogres - Daniel Pennac

Résumé :
Benjamin Malaussène a un drôle de métier : bouc émissaire au service réclamations d'un grand magasin parisien où il est chargé d'apitoyer les clients grincheux.
Une bombe, puis deux, explosent dans le magasin. Benjamin est le suspect numéro un de cette vague d'attentats aveugles. Attentats ? Aveugles ? Et s'il n'y avait que ça !

Quand on est l'aîné, il faut aussi survivre aux tribulations de sa tumultueuse famille: la douce Clara qui photographie comme elle respire, Thérèse l'extralucide, Louna l'amoureuse, Jérémy le curieux, le Petit rêveur, la maman et ses amants...

Le tout sous les yeux de Julius, le chien épileptique, et de Tante Julia, journaliste volcanique. 

Il était temps, plus de trente ans après sa parution, que je lise le premier roman de cette saga devenue culte. En même temps, j'étais pas obligé non plus, c'est Pennac lui-même qui le dit (dans son essai : Comme un roman). Alors !
Mais bon, je l'ai attaqué sans me forcer. Et j'avoue que bien m'en a pris.
Je dois tout de même reconnaître que j'ai été bien vite étonné de la tournure que prenait le roman. Dans mon esprit et pour le peu que j'en savais, j'avais affaire à une saga familiale tout ce qu'il y a de plus classique racontant, du moins l'imaginais-je ainsi, les aventures d'un père et d'une mère, de leurs enfants, de grand-parents aussi, pourquoi pas, de cousins, de cousines, que sais-je encore ? Bah non. Ou du moins pas que. Et déjà pas une famille ordinaire. Une fratrie en réalité faite de demi-frères et de demi-sœurs, plus spécifiquement de frères et sœurs utérins. 
Cette tribu partage le même logement (à l'exception d'une sœur) et va de l’aîné, Benjamin, le narrateur, adulte et déjà dans la vie active au Petit, le dernier en date, encore à l'école primaire. L'auteur ne livre d'ailleurs aucune indication explicite sur l'âge des personnages ce qui nous permet de laisser libre court à notre imagination dans ce domaine.
Donc, de famille, il en est question, évidemment. Mais une autre facette du roman, et pas la moindre, se fait très vite jour. Et je veux parler de l'aspect policier de l'histoire et qui est davantage qu'un élément cosmétique, accessoire. De fait, une enquête est menée qui devient vite  l'ossature même du récit. Et il faut se rendre à l'évidence, nous avons affaire à un roman policier. Sans l'ombre d'un doute. Avec même des policiers dedans.
Le tout est écrit dans un style enlevé, alerte, agréable et le ton est léger, drôle. Impossible pour moi de ne pas voir d'analogie avec la façon d'écrire d'un Frédéric Dard. Même si le vocabulaire est moins argotique, il emprunte, ici et là quelques mots de la langue verte du plus jubilatoire effet. C'est aussi truculent qu'un bon San Antonio. J'ajoute que les personnages sont très attachants, et en particulier, toute la petite famille.
Inutile de vous dire que je suis sous le charme et que la suite des aventures de Benjamin Malaussène va rapidement défiler.  

Excellent. 

dimanche 12 février 2017

Les noces barbares - Yann Queffélec

Résumé :
Fruit d'une alliance barbare et d'un grand amour déçu, Ludovic, enfant haï par sa trop jeune mère — Nicole — et ses grands-parents, vit ses premières années caché dans un grenier.
La situation ne s'arrange guère après le mariage de Nicole avec Micho, brave et riche mécanicien qui cherche à protéger Ludovic. Hantée par ses amours brisées, sombrant dans l'alcoolisme et méprisant son mari, la jeune femme fait enfermer son fils dans une institution pour débiles légers. Mais Ludovic est loin d'être le crétin qu'on suppose. Il ne cesse de rêver à sa mère qu'il adore autant qu'il la redoute. Même une première expérience amoureuse ne parvient pas à l'en détourner. Son seul but, son unique lumière : la retrouver.
S'enfuyant un soir de Noël, il trouve refuge sur la côte bordelaise, à bord d'une épave échouée, écrit des lettres enflammées qui restent sans réponse. Et c'est là que va se produire entre Nicole et son fils une scène poignante et magnifique de re-connaissance mutuelle.

Ces noces barbares, ce sont l'histoire de Ludovic, dit Ludo, un enfant dont le moins qu'on puisse dire est qu'il n'est pas désiré. Totalement ignoré par son grand-père, à peine plus considéré par sa grand-mère, délaissé, voire détesté par sa mère, martyrisé par son frère adoptif, Ludo s'élève tout seul et grandit sans amour, ou presque. Seul une cousine va lui montrer de l'affection mais la mauvaise santé de celle-ci va l'empêcher de prendre soin du garçon. Son beau-père, mari de sa mère, va lui aussi tenter de protéger son beau-fils, mais sa lâcheté et l'envie de ne pas entretenir de conflit avec sa femme, va rendre son affection totalement improductive.
Nous vivons donc le quotidien de cet enfant, son enfer permanent. Bien qu'il ne soit pas si bête, il passe pour idiot dans la mesure où il n'a pas bénéficié d'un socialisation digne de ce nom. C'est tout juste s'il sait lire et écrire. Tout le monde l'accuse de tous les maux et ce d'autant plus facilement qu'il se défend peu et que les autres profitent de son innocence pour faire des vacheries et le faire accuser à leur place.
De fait, Ludo est un innocent. Il n'a aucune notion du bien et du mal. Tout ce qui l'intéresse, c'est de se faire aimer de cette mère qu'il adore mais qui, malheureusement, n'a qu'un désir, se débarrasser de lui. 
Inutile de chercher un rayon de soleil dans la grisaille de cette vie, il n'y en a pour ainsi dire pas. Même ses amourettes d'enfant/ado sont sordides, clandestines et insatisfaisantes. Sa petite amie n'est pas cette mère idéalisée qui hante ses pensées. Cette mère à qui il écrit des dizaines de lettres qui restent sans réponse. Cette mère dont il attend la venue mais qui ne vient jamais. Ou trop tard, ou pour de mauvaises raisons.
Vous êtes prévenus, aucune chance que vous esquissiez le moindre sourire à cette lecture, en revanche, l'écriture est tellement magnifique, le personnage tellement attachant que vous êtes assuré de passer un excellent moment littéraire.

Excellent. Coup de cœur.

lundi 6 février 2017

La petite fille de Marie Gare - Danielle Thiéry

Résumé :
Quand le commissaire Danielle Thiéry prend la tête de la brigade des chemins de fer, en 1985, elle savoure la coïncidence : prononcer des dizaines de fois par jour le nom de son arrière-grand-mère, une enfant trouvée nommée Marie Gare parce qu'elle a été abandonnée dans la gare de Dijon. De quoi donner à Danielle Thiéry l'envie d'enquêter sur cette mystérieuse aïeule, et des prédispositions pour diriger la police des trains... Dans une fresque parfois joyeuse, parfois sordide mais toujours optimiste, Danielle Thiéry raconte ses vingt-cinq ans de « femme flic » : la brigade des mineurs, ses fugueurs récidivistes et ses enfants exploités, maltraités ; la brigade des stups, où en tant que femme fraîchement entrée dans la police, donc inconnue du Milieu, elle servit de « chèvre » pour l'enquête sur un dealer insaisissable ; enfin la police des trains, microcosme de tous les problèmes qui frappent la France. De par sa position stratégique, Danielle Thiéry s'est retrouvée au coeur des attentats de 1986, puis elle a dû gérer tant bien que mal la dégradation des banlieues, la délinquance des toxicomanes, la prostitution, le mal-être des policiers... La tumultueuse vie professionnelle d'une « madame le commissaire » à la plume virevoltante et au caractère bien trempé. Première femme commissaire divisionnaire de l'histoire de la police française, Danielle Thiéry connaît le milieu policier de l'intérieur. Récompensée par le Prix Polar à Cognac, le Prix Exbrayat, et le Prix du Quai desOrfèvres 2013, elle s'est imposée comme une grande figure féminine sur la scène du polar, notamment avec "Affaire classée" (vendu à près de 100 000exemplaires).

Je n'avais pas encore lu de Danielle Thiéry, mais le nombre de prix qu'elle avait reçu pour son œuvre excitait ma curiosité. Fidèle à mes habitudes (mes manies, diront certains), je commençais par le premier de la liste, m'attendant à lire un bon polar. Compte tenu de ma perspicacité légendaire, je m'aperçus vite, qu'en guise de polar, j'avais affaire à une autobiographie. Mais s'agissant de la vie de la première femme commissaire divisionnaire de France, l'aspect roman policier ne s'éloignait pas tout à fait.
Et j'avoue que la lecture n'a pas manqué d'intérêt pour moi. La vie de cette femme intelligente, courageuse, obstinée, qui a été en charge de monter de toutes pièces un certain nombre de services, m'a passionné. D'autant qu'on est convié au cœur même des rouages de la police.
Alors, bien sûr, même si la langue est parfaitement maîtrisée (on sent la littéraire), le style reste trop proche du rapport de police. Analytique, concis, précis mais manquant sans doute de la petite flamme qui lui aurait conféré une autre envergure.
À lire, donc, pour se faire une idée de la police nationale de ces années là.
Notez que la vie de cette policière hors norme a inspiré la série télévisée Quai n° 1 avec Sophie Duez puis Astrid Veillon.

Bon.
 

Beaux rivages - Nina Bouraoui

Résumé :
C'est une histoire simple, universelle. Après huit ans d'amour, Adrian quitte A. pour une autre femme ; Beaux rivages est la radiographie de cette séparation.
Quels que soient notre âge, notre sexe, notre origine sociale, nous sommes tous égaux devant un grand chagrin d'amour.
Les larmes rassemblent davantage que les baisers.
J'ai écrit Beaux rivages pour tous les quittés du monde.
Pour ceux qui ont perdu la foi en perdant leur bonheur.
Pour ceux qui pensent qu'ils ne sauront plus vivre sans l'autre et qu'ils ne sauront plus aimer. Pour comprendre pourquoi une rupture nous laisse si désarmés. Et pour rappeler que l'amour triomphera toujours. En cela, c'est un roman de résistance. 

A priori, je n'étais pas le cœur de cible de ce roman. Mais les a priori, c'est le mal. Après tout, la plupart d'entre nous, même ceux qui refusent de l'admettre, nous avons été largués, un jour ou l'autre. Et les années passant, le risque augmente. C'est statistique.
Partant de ce principe, je ne pouvais nier que ce que Nina Bouraoui décrit, si bien, éveillait en moi des choses vécues. Pas nécessairement ce que A., le personnage principal, vit, mais du moins, je possède, à un degré certes différent, la (douloureuse) expérience de ce qu'elle endure.
De quoi susciter en moi la nécessaire empathie qu'un lecteur doit avoir pour des personnages pour que la lecture «fonctionne». Même si, parfois, on a envie de secouer A. pour qu'elle passe, enfin, à autre chose. Mais c'est plus facile à dire qu'à faire.
Et on assiste au long et nécessaire cheminement du personnage pour, non pas forcément accéder à la lumière, mais au moins, quitter le plus profond des ténèbres dans lesquelles l'a plongée la séparation. Nous découvrons chaque étape : le chagrin, l'incompréhension, la colère, la haine de l'autre, celle qui nous a «volé» celui qu'on aime, la paranoïa, parce que l'héroïne est persuadée que, par blog interposé, la rivale l'agresse.
Parce que, et c'est un élément important du livre, me semble-t-il, l'auteure n'hésite pas à faire référence aux nouvelles technologies, tant elles ont, il est vrai, envahi notre vie. Du coup, nous sommes plongés en pleine modernité et cela renforce encore notre proximité avec les personnages.
Le tout est écrit dans une magnifique langue, élégante, efficace, avec des phrases le plus souvent courtes qui apportent du rythme au récit. À l'exception notable, toutefois, d'une phrase qui m'a frappé, interminable mais rythmée, hachée pourrait-on dire par la présence de nombreuses virgules en manière de points, d'une telle longueur et d'une telle intensité qu'elle nous laisse, une fois achevée, avec la curieuse impression de l'avoir lue en apnée. Une apnée cérébrale, si j'ose cette image, mais qui nous abandonne presque physiquement essoufflé, haletant, comme si, en guise de lecture, nous avions fait de la plongée sans bouteille. L'effet est saisissant.
Plutôt éloigné de mes lectures habituelles, ce très beau roman m'a donné envie de faire plus ample connaissance avec l'univers de cette talentueuse auteure.

Très bon.

dimanche 5 février 2017

Le club des punks contre l'apocalypse zombie - Karim Berrouka

Résumé :
Les zombies ont envahi Paris. Un groupe de punks décide de profiter de la situation pour faire flotter le drapeau anarchiste sur la tour Eiffel. Mais, dans l'ombre, des rescapés du Medef ourdissent également un plan infernal.
Mêlant univers punk et humour, ce roman post-apocalyptique, ode à l'anarchie et à l'amitié, aborde aussi des questions de société. 

Je ne suis pas trop fan des histoires de zombie. À part World War Z mais bon, on est d'accord... Je ne connais pas l'univers punk et je ne m'y suis jamais intéressé. Je n'apprécie que modérément l'humour dans les livres et en particulier dans la littérature de l'imaginaire. Enfin si, j'aime bien, mais à petites doses. Vous imaginez donc à quel point j'entrais dans la lecture de ce roman à reculons.
 Eh bien, foin de suspense insoutenable : j'avais tort et j'ai passé un excellent moment. D'abord, et c'est important de le souligner, ce n'est pas ce que décrit l'auteur (excellent) qui est drôle. D'ailleurs, pas du tout. C'est même plutôt tragique. C'est plutôt la façon de le dire qui l'est. Le ton, le style, le vocabulaire, les images, tout est drôle. Alors bien sûr, de temps en temps, ce sont les situations qui sont cocasses. En particulier lorsque Karim Berrouka introduit dans son récit des personnages publics pour le moins inattendus. Il en profite d'ailleurs pour régler quelques comptes, assez gentiment d'ailleurs.
Mais ce roman n'est pas simplement un roman humoristique. C'est aussi un vrai roman fantastique. Avec de vrais morceaux de zombies dedans. C'est le cas de le dire. Des zombies (presque) ordinaires. Sauf que, bon, des zombies vraiment ordinaires, c'est pas drôle. L'auteur les a donc dotés de caractéristiques inédites qui pimentent le récit. Et c'est également un roman politique. Mais pas dans le sens ennuyeux. Bien au contraire. C'est juste le regard aiguisé d'un homme sur la société qui nous entoure.
On peut ajouter à cela des personnages très attachants, la plupart complètement barrés, mais infiniment sympathiques.
Pour couronner le tout, j'ai particulièrement apprécié, à titre personnel, pour le coup, que le plus gros de l'action se situe dans l'est parisien, quartier de mon enfance, de mon adolescence et même du début de ma vie d'adulte. J'ai même ressenti une satisfaction limite puérile (mais j'assume) à reconnaître, à sa description, la place Félix Eboué à Paris, dans le 12ème arrondissement. Souvenirs, souvenirs.
Ma seule restriction concernera la fin. Au premier abord, elle semble insatisfaisante. Trop ouverte et pas assez explicite. Puis, à la réflexion, il m'est apparu que c'est probablement une façon, pour l'auteur, de conclure que l'Anarchie ne saurait survivre sans son adversaire séculaire, j'ai nommé la religion. Ou, si ce n'est l'Anarchie, du moins les anarchistes.
Malgré tout, le roman est excellent et jubilatoire. A lire pour passer un très, très bon moment.

Merci (le énième)  à Fan2polar qui m'a conseillé cet auteur et en particulier ce livre. Sa chronique.

Très bon