dimanche 28 février 2010

Le Royaume de Tobin, T3 - Lynn Flewelling

Attention ce qui suit révèle une partie de l'intrigue.

Résumé
À la cour d'Orun, Tobin prend conscience de ses devoirs vis-à-vis de son peuple, mais aussi de sa féminité qui, malgré le déguisement que lui a permis la magie, s'affirme de jour en jour et manque de trahir sa vraie personnalité. Bravant l'interdiction du roi, elle forme en cachette des jeunes filles à l'escrime.
Dans les campagnes ravagées par la famine, la résistance s'organise pour mettre fin au régime tyrannique du roi usurpateur et restaurer l'antique dynastie des reines qui redonnerait au royaume gloire et prospérité. L'heure de gloire de Tobin...

Extrait
Tout englué qu'il se trouvait encore sur la bordure de songes ténébreux, Tobin prenait conscience, petit à petit, du fumet qu'exhalait le bouillon de viande et d'une rumeur feutrée de voix indistinctes dans les parages. Trouant le noir à la manière d'un fanal, elles le firent émerger du sommeil. C'était la voix de Nari, ça. Que diable sa nourrice venait-elle fabriquer à Ero ?
Il ouvrit les yeux et se rendit compte avec un soulagement mêlé de perplexité qu'il occupait son ancienne chambre, au manoir. Installé près de la fenêtre ouverte, un brasero diffusait les motifs rougeoyants de son couvercle en cuivre criblé de trous. De la petite veilleuse de chevet émanait une lueur plus vive qui faisait danser plein d'ombres parmi les chevrons du plafond. Les draps du lit fleuraient la lavande et le grand air frais, tout comme la chemise de nuit qu'il portait. La porte était close, mais cela ne l'empêchait pas d'entendre toujours Nari qui bavardait tout bas, dehors, avec quelqu'un.
La cervelle encore engourdie de sommeil, il laissa son regard parcourir la pièce, tout au contentement pour l'instant d'être là, chez lui. Une poignée de ses sculptures en cire trônait sur le rebord de la fenêtre, et les épées d'exercice en bois se dressaient dans l'angle voisin de la porte. Les araignées n'étaient pas restées oisives entre les poutres; le moindre vent coulis faisait doucement ondoyer l'ampleur de leurs toiles, aussi fines qu'une mantille de grande dame.
Un bol se trouvait sur la table qui jouxtait le lit. Et il y avait à côté, prête à servir, une cuillère en corne. La cuillère dont Nari s'était toujours servie pour le faire manger quand il était malade. Je suis malade ?
Et Ero ? se demanda-t-il du fond de sa somnolence, Ero n'avait-elle été rien d'autre qu'un rêve issu de la fièvre ? Et la mort de Père, et la mort de Mère, des cauchemars aussi ? Il souffrait un peu, et le milieu de sa poitrine lui faisait mal, mais il se sentait beaucoup plus affamé que malade. Comme il tendait la main vers le bol, il entr'aperçut quelque chose qui réduisit en miettes ses lubies de réveil vaseux.
Cette vieille horreur de poupée de chiffon gisait bien en évidence sur le coffre à vêtements, de l'autre côté de la chambre. Même de sa place, il distinguait nettement le fil blanc tout neuf qui recousait le flanc défraîchi du fantoche.
Tobin dut se cramponner à l'édredon lorsqu'un raz de marée d'images fragmentaires menaça de la submerger. La dernière chose dont il conservait un souvenir net était qu'il se trouvait allongé sur la paillasse de Lhel, dans le chêne qu'elle avait élu pour demeure au fond des bois dominant le fort. La sorcière ouvrait la poupée d'un coup de canif et lui exhibait de petits morceaux d'os puérils - des os de Frère - jusqu'alors dissimulés dans le rembourrage. Des os dissimulés par Mère lorsqu'elle avait fabriqué cet informe machin. Après quoi Lhel s'était servie non plus de peau mais d'une esquille pour lier de nouveau l'âme de Frère à la sienne à lui.
Tobin glissa dans l'encolure de la chemise de nuit des doigts tout tremblants mais précautionneux pour tâter le point douloureux de son torse. Oui, c'était bien là; une bride étroite de peau saillante qui courait verticalement jusqu'au milieu de son sternum marquait l'endroit où Lhel l'avait recousu comme une liquette déchirée. Il sentait parfaitement l'infime bourrelet des points, mais ça ne saignait pas du tout. Au lieu d'être à vif comme celle que Frère avait sur la poitrine, la plaie était déjà presque cicatrisée. En appuyant légèrement dessus, Tobin découvrit le petit grumeau dur que le fragment d'os faisait sous sa peau. Il était possible de le faire vaguement bouger comme une minuscule dent branlante.
Peau forte, mais os plus fort, avait dit la sorcière.
À force de rentrer son menton, Tobin parvint à regarder, et il s'aperçut que rien ne se voyait, ni le renflement ni les points. Exactement comme auparavant, personne ne pourrait se douter de l'opération qu'elle lui avait fait subir.
Une vague vertigineuse déferla sur lui quand il se ressouvint de l'expression qu'avait le visage de Frère flottant à l'envers juste au-dessus de lui pendant que Lhel faisait son travail. La douleur tordait les traits du fantôme, et des larmes de sang tombaient de ses prunelles noires et de la plaie béante sur sa poitrine.
Morts pas pouvoir souffrir, keesa, lui avait-elle affirmé, mais elle se trompait.
Tobin se repelotonna contre l'oreiller puis attacha son regard désolé sur l'affreuse poupée. Tant d'années passées à la cacher, tant d'années dans la peur, l'angoisse, et tout ça, finalement, pour la retrouver là, étalée au vu de n'importe qui...
Mais comment était-elle arrivée ici ? Alors qu'il l'avait laissée là-bas, le jour où il s'était enfui d'Ero ?
Brusquement affolé sans savoir pourquoi, il faillit se mettre à appeler Nari à grands cris, mais la honte le suffoqua. Il faisait partie des Compagnons royaux, puis il était beaucoup trop vieux pour se montrer en manque de nourrice !
D'ailleurs, quelle réflexion Nari lui ferait-elle à propos de la poupée ? Elle l'avait sûrement vue, pour le coup. Et il ne se rappelait que trop la vision dont Frère l'avait autrefois régalé pour lui montrer comment réagiraient les gens s'ils en découvraient l'existence, avec quelles moues écœurées. Il n'y avait que les filles pour avoir envie de poupées...


Chronique complète à l'issue de la lecture du cycle.

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